Notre histoire


Le Garden, une adresse aux mille vies sur les bords de Marne


Saint-Maur-Des-Fossés

Au 29 quai de Bonneuil, la même bâtisse accueille des tablées depuis plus d’un siècle. Guinguette oubliée, auberge discrète, table familiale, restaurant gastronomique : les noms ont changé au fil des décennies, mais l’esprit du lieu, lui, semble avoir traversé les âges. 

Il suffit de s’installer en terrasse, sous les frondaisons qui bordent la Marne, pour comprendre ce que cette ville doit à sa rivière. Saint-Maur-des-Fossés lui doit sa physionomie même : la Marne l’enserre dans une boucle de quatorze kilomètres, valant à la commune son surnom de « presqu’île ». Cette portion de rivière porte, depuis le XIXe siècle, un nom qui dit tout de sa vocation : le Tour de Marne — une expression qui désignait aussi bien la promenade que l’ensemble des guinguettes qui la bordaient. Une affiche publicitaire éditée entre 1900 et 1905 vante ainsi « la vraie campagne » à vingt minutes de la gare de la Bastille, desservie par 124 trains par jour ; portée par cet engouement parisien, la ville passe de 558 habitants sous le Premier Empire à plus de 23 000 au tout début du XXe siècle.

Le succès du canotage culmine avec un événement fondateur : en 1843, c’est à Saint-Maur qu’est organisée la toute première course de yoles (des canots de compétition, longs et effilés) jamais disputée en France. Les restaurants du Tour de Marne s’en font une réputation, avec leurs matelotes (des ragoûts de poissons de rivière au vin), leurs fritures et leurs écrevisses. Alexandre Dumas contribue à populariser ces adresses, en particulier celle du « Père la Ruine » ; l’écrivain Henry Murger y conduit sa propre « Mimi » (Anaïs-Victorine Boyer), qui inspirera l’un des personnages de ses Scènes de la vie de bohème.

C’est dans cet héritage que s’inscrit le 29, quai de Bonneuil — une voie longtemps appelée quai de La Pie Est, du nom du quartier voisin, lui-même baptisé d’après une pie aux ailes déployées qui ornait la porte cochère de la ferme des Quarante-Arpents. Bonneuil, de son côté, tire son nom d’un village gaulois, Bonoilum : les rois mérovingiens y possédaient un domaine, preuve que ce tronçon de la Marne attire les hommes bien avant l’époque des guinguettes.

Restaurant Le Garden

Sur cette adresse, c’est Le Garden qui reçoit aujourd’hui les convives, avec une identité résolument gastronomique. En salle, Adrien Poirier veille sur l’accueil ; en cuisine, le chef Florian Plé, fort de dix années passées dans des maisons étoilées, compose une carte inventive autour de produits frais et de saison.

Terrasse et jardin gardent, comme au temps des guinguettes et des yoles, la vue sur la Marne comme premier atout de la maison : on y organise encore aujourd’hui repas de famille, réceptions et grandes tables, dans la même logique de destination dominicale qui attirait déjà les Parisiens il y a plus d’un siècle. Mais Le Garden n’a pas toujours porté ce nom — et c’est cette histoire, justement, qu’il vaut la peine de raconter.

01  Des origines à démêler

Remonter aux tout premiers temps de cette adresse relève par endroits de l’enquête. Une carte postale éditée au moment de la grande crue de 1910 atteste d’une activité de restauration sur cette portion du quai de Bonneuil : elle documente un établissement tenu par un certain Ch. Colombo, sous l’enseigne Au 40 Tilleuls Fleuri. Un examen plus approfondi montre toutefois que cet établissement occupait un autre emplacement que celui du Garden, plus loin sur le même quai. L’indice n’en reste pas moins utile : il confirme que ce tronçon des bords de Marne accueillait déjà, dès cette époque, plusieurs adresses de restauration.

Un autre nom, glané au fil des recherches, pourrait en revanche se rattacher plus directement à l’histoire de cette adresse précise : La Terrasse de la Maison Georges. Aucun élément ne permet cependant, à ce stade, ni de le confirmer ni de le dater.

Malgré ces pistes, l’identité du tout premier établissement ayant occupé le 29 quai de Bonneuil reste, à ce jour, non résolue — un mystère que seul un dépouillement plus poussé des archives locales pourra peut-être un jour éclaircir.


Carte postale, 1910 — « Au 40 Tilleuls Fleuris » (Ch. Colombo), quai de Bonneuil, pendant la grande crue

02  Ohé Ohé, la parenthèse discrète

« Ohé Ohé », Bord de Marne, Saint Maur Des Fossès

Ce que l’on sait, en revanche, avec bien plus de certitude, c’est qu’avant 1980, cette adresse précise — celle qu’occupe aujourd’hui Le Garden — abritait un établissement bien connu des riverains : Ohé Ohé. Une photographie conservée par la famille, datée de 1904, en offre une preuve tangible : on y voit une banderole proclamant « Ohé !! Ohé !! » au-dessus d’un rassemblement, et un pavillon frappé du symbole d’une barque — probablement un rappel du temps où l’on traversait la Marne par bac (un service de passage par bateau, guidé par câble ou à la rame) ou grâce à un passeur (un batelier proposant la traversée contre rémunération), avant la construction du pont de Bonneuil. La mairie de Saint-Maur rappelle d’ailleurs que jusqu’en 1867, seul le bac de La Varenne permettait de franchir la rivière en toute sécurité, et que d’autres passeurs proposaient la traversée en barque, bien que la pratique fût en théorie interdite.

Ce document repousse ainsi l’existence attestée d’Ohé Ohé à au moins 1904 — soit près de trois quarts de siècle avant la date jusqu’ici retenue. Il reste néanmoins difficile de documenter plus avant cette période : trop ancienne pour laisser une trace dans la presse en ligne ou les annuaires numérisés, elle échappe largement aux sources habituellement consultables, et seules les archives locales — presse ancienne, matrices cadastrales — permettront peut-être un jour de la reconstituer plus finement. Un nom, « Ohé la Bonne Vie », revient par ailleurs dans la mémoire familiale comme une possible étape antérieure ; rien ne permet à ce stade de le confirmer, et l’expression pourrait tout aussi bien faire écho à « Ohé ! la grande vie !!! », titre d’un roman de l’écrivaine Gyp publié à la fin du XIXe siècle, sans lien démontré avec l’établissement lui-même.


03  1982-2011 : les deux vies du Jardin d’Ohé

Le Jardin d’Ohé sous Joël Rault


C’est le 16 septembre 1982 — les registres du commerce en conservent la trace précise — que l’établissement prend le nom sous lequel plusieurs générations de Saint-Mauriens le connaîtront : Le Jardin d’Ohé. Le fonds de commerce (c’est-à-dire l’activité commerciale elle-même — clientèle, enseigne, matériel — juridiquement distincte du bâtiment qui l’abrite) est alors détenu par une société familiale, Le Houel Holding, présidée par Joël Rault — de son nom complet Joël Almyre Alexandre Albert Rault — aux côtés de son épouse Édith.

Le couple y tient, selon les fiches professionnelles de l’époque, « leur restaurant familial ». Aux fourneaux, Joël Rault compose une cuisine classique et généreuse, servie dans un cadre champêtre où l’on aime s’attarder l’été, sous les tilleuls du jardin. Les menus, entre 18,50 € et 25,50 €, dessinent une adresse de quartier plutôt qu’une table étoilée — le genre d’endroit où l’on emmène ses parents un dimanche.

Le tournant suivant est, lui aussi, précisément daté : c’est en juillet 2011 que Le Houel Holding cède le fonds de commerce, pour un montant de 300 000 €, à une nouvelle structure, Marne Avenir. Le nouveau visage de l’établissement est celui de Philippe Detourbe, chef entrepreneur qui a déjà fait ses preuves à l’Ampère, dans le 17ᵉ arrondissement parisien, et au Chalet du Parc, à Yerres. Il fait basculer l’adresse dans une tout autre catégorie : cheminée, mobilier contemporain, murs patinés, et une cuisine résolument gastronomique — foie gras mi-cuit, bar rôti, bœuf Rossini. Les menus grimpent alors jusqu’à 60 euros, et l’endroit devient une référence pour les repas de fête et les grandes occasions.

Cette parenthèse chic semble s’être achevée autour de 2016 sur le plan de l’activité — un avis client évoque un restaurant fermé « depuis le début de l’année » — même si la fermeture administrative de Marne Avenir, au terme d’une liquidation judiciaire, n’intervient formellement que le 19 juin 2019.

Le Clos de la Marne, Saint-Maur-Des-Fossés


04  Le Clos de la Marne, le berceau familial

Pour comprendre d’où vient Le Garden, il faut pourtant remonter un peu en amont — non pas sur le quai de Bonneuil, mais à deux pas de là, au 39 quai de la Pie, face à l’île Sainte-Catherine. C’est là que s’ouvre, en 1993, Le Clos de la Marne, tenu par un jeune chef : Olivier Poirier.

Après des débuts dans plusieurs maisons parisiennes, Olivier Poirier s’aiguise les couteaux comme second de cuisine au Pouilly Reuilly, une table étoilée. C’est en 1993 qu’il choisit de relever, en famille, ce que Le Clos de la Marne présente lui-même comme « un défi personnel » : sa femme, Karine Poirier, prend la direction de la salle. Pendant trente et un ans, le restaurant vit au fil des saisons — foie gras de canard maison, produits frais achetés chaque semaine à Rungis — sur les bords de Marne.

Le Clos de la Marne ferme ses portes le 12 mai 2024, pour cause de départ à la retraite. Le mot d’adieu publié par le couple ne laisse aucun doute sur la filiation avec Le Garden : « Peut-être pourrez-vous nous croiser au Garden, notre deuxième établissement. » C’est donc bien au Clos de la Marne que naît, dès 1993, le savoir-faire familial qui permettra, près d’un quart de siècle plus tard, de porter le projet du Garden.


04  2017, un nouveau chapitre

En 2017, c’est Adrien Poirier — le fils d’Olivier et Karine — qui reprend le 29 quai de Bonneuil et lui donne son nom actuel : Le Garden. Le bâtiment qu’il reprend n’est pas anodin : les documents de cession de l’époque décrivent un ensemble d’environ 500 m² au sol, avec deux salles de restauration, une cuisine, des locaux de personnel et une cave à demi enterrée au fond de la parcelle — un véritable outil de restauration, hérité des différentes vies du lieu.

Portrait d’Adrien Poirier en salle

« C’est toujours un plaisir de dîner au Garden. » — un habitué, dans un avis laissé en ligne

C’est peut-être la meilleure preuve que l’esprit du lieu continue de traverser les âges.

Hôtel-restaurant, guinguette, Ohé Ohé, Jardin d’Ohé, Le Garden : cinq noms, peut-être plus, pour un seul et même bout de terre au bord de l’eau. À travers les décennies et les changements de mains, une constante demeure — ce jardin, cette proximité avec la Marne, et cette vocation, jamais démentie, depuis les guinguettes de Dumas et les yoles de 1843, de faire de la table un lieu de rassemblement.

Sources

Archives et bibliothèques

  • Bibliothèque nationale de France (Gallica) : Henry Pouvereau, Saint-Maur-des-Fossés : monographie scolaire, 1933, Supplément au Bulletin du Vieux-Saint-Maur
  • Archives départementales du Val-de-Marne : affiche « La vraie campagne, Saint-Maur et son Tour de Marne », [1900-1905], cote 29FI 2029
  • Ville de Saint-Maur-des-Fossés, pages patrimoine (saint-maur.com) : « La Marne », « Histoire des noms des rues de Saint-Maur », « Saint-Maur et l’Histoire de France »
  • Document familial : photographie de l’établissement Ohé Ohé, datée 1904

Registres légaux et commerciaux

  • Pappers.fr : fiches LE GARDEN (SIREN 830 916 441), LE HOUEL HOLDING (SIREN 325 373 926), LE CLOS DE LA MARNE (SIREN 393 181 987)
  • Bodacc (Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales) : annonces de cession de fonds de commerce, 2011 et 2017

Sites professionnels et presse en ligne

  • leclosdelamarne.com, le-garden.com (sites officiels)
  • Petit Futé, LesRestos.com, LaFourchette, TripAdvisor, RestaurantGuru, 1001Salles, Citoyens.com — fiches et avis sur Le Jardin d’Ohé